MALI-CEDEAO: le jeu de dupes a assez duré

Une année, une si longue année de négociations, de tractations de toutes sortes, de propositions et de contre-propositions pour enfin accoucher d’un communiqué laconique sur les Transitions au Mali, en Guinée et au Burkina au sommet d’Accra du 04 juin 2022. En effet, la déclaration des Chefs d’Etat de la CEDEAO à ce dernier sommet renvoie dos-à-dos ces trois pays et la CEDEAO et douche allègrement les espoirs tant suscités par cette rencontre. Pouvait-il en être autrement au vu des conditions posées par cette Institution mue par une velléité au relent paternaliste avec des traitements préférentiels par pays ?

– Quid de la durée des Transitions ?

Au Mali, les autorités de Transition ont proposé un calendrier de 24 mois avant d’organiser des élections et rendre le pouvoir aux civils (Décret du Président de Transition du 06 juin 2022). En Guinée, elles ont fixé la durée de la transition à 36 mois. Tandis que celles du Burkina maintiennent le délai de trois ans avant de tenir des élections libres. Tous ces délais sont « inacceptables » pour la CEDEAO qui table généralement sur 18 mois. Toutefois, les traitements diffèrent d’un pays à l’autre pour la simple raison que la CEDEAO apprécie différemment la nature des coups d’Etat susceptible de peser sur le degré de sanctions contre leurs auteurs incriminés.

Pour tout observateur averti donc, ce sommet était celui de trois grands défis et le constat qui se dégageait la veille ne présageait rien de positif :

– Une CEDEAO décriée et humiliée dont les décisions sont malmenées par les dirigeants de Transition de ces 3 pays et qui veut prendre sa revanche ;

– Un Président en exercice, en l’occurrence Nana Akuffo, qui veut éviter que sous sa présidence, l’institution ne perde la face ;

– Pour les militaires au pouvoir, il faut surtout éviter d’apparaître comme les deux faces grillées de la galette : ni avec les Présidents de la CEDEAO ni avec le peuple et finir dans les couloirs de la CPI.

– Une oppression d’une virulence sans égale

En bon diplomate, on dit qu’il est nécessaire de parler avec l’ennemi dans l’espoir de l’amener progressivement vers un accord de paix. Mais, dans le cas des relations entre le Mali et la CEDEAO, les questions qui se posent se résument ainsi : est-il sain, à la fois intellectuellement, humainement et moralement, d’entretenir une oppression d’une virulence sans égale à l’endroit d’un pays qui lutte pour sa souveraineté bafouée ? Est-il audible de répéter, comme le font les Présidents de la CEDEAO, que cette Communauté est celle des peuples, quand le plus élémentaire des procédés démocratiques a été ignoré ? La nuance, le consensus, le compromis, les idées générales, la discussion sont, comme nous le savons, les conditions d’un ordre politique décent. Et le constat alarmant, c’est que les contradictions de la CEDEAO la mènent inéluctablement à sa perte. La CEDEAO est arrivée à un moment – et nous le constatons tous les jours –où les peuples ne se reconnaissent plus du tout dans la narration produite par les Présidents de l’Institution et certaines classes politiques, malmenés qu’ils sont par des puissances étrangères. Les peuples (de la CEDEAO) sont entrés dans l’ère de la défiance vis-à-vis de cette institution censée pourtant incarnée « la volonté des peuples ». Le peuple « d’en bas » ne se reconnaît pas plus dans ce capharnaüm politique dans lequel naviguent aveuglement ces Présidents fantoches de la CEDEAO à la solde des puissances impérialistes. Et cela pose un vrai problème au moment où les mouvements panafricanistes prennent des airs de « mouvements existentiels » et que de plus en plus, l’exemple du Mali, salué à travers le monde, commence à faire tâche d’huile en Afrique. Cette quête de souveraineté ne s’est pas faite en un jour, c’est un processus, imperceptible au début, qui s’est étalé sur une plusieurs années, mais qui a finit par devenir massif et imposant dont le flambeau est porté par des jeunes qui n’ont nullement participé à la lutte héroïque des années de l’indépendance mais qui incarnent volontiers cette vertu chère aux pères de l’indépendance.

– Au travail et ignorer la CEDEAO ?

Avec cet énième report de la levée de l’embargo sur le Mali, les autorités de la Transition doivent non pas couper le pont avec la CEDEAO, mais travailler selon leur propre agenda, quitte à la CEDEAO de s’y conformer. On ne peut pas être en enfer et craindre le feu et le jeu de dupes a assez duré. Tout observateur averti de la scène politique et des coulisses du récent sommet d’Accra sait que la CEDEAO avait savamment élaboré un scénario qui devrait être fatal pour la Transition au Mali : la levée de l’embargo était conditionnée au départ de Choguel de la Primature au profit d’un Premier ministre apolitique et la formation d’un gouvernement de large ouverture. Et on est à se demander pourquoi cette fixation sur la personne de Choguel comme s’il n’est pas citoyen du pays et alors que les maliens dans leur globalité et le Président Assimi sont satisfaits de sa gouvernance. Histoire peut-être de mettre fin au légendaire duo Assimi-Choguel et de mettre dos-à-dos leurs sympathisants. Or, si cela est, c’est peine perdue dans la mesure où cette Transition n’est pas une histoire de personne mais de volonté et d’aspiration du peuple de regarder dans la même direction pour sauver notre pays et lui rendre sa fierté et son honneur sur l’arène internationale. Les sacrifices consentis par le peuple pour supporter l’embargo en est la parfaite illustration. Alors, démettre Choguel, le peuple imposera toujours d’autres Choguel à la primature.

Toutefois, que les dirigeants de la Transition ne s’y trompent pas, qu’ils acceptent ou pas les conditions posées par la CEDEAO pour la levée de l’embargo, ceux qui manipulent cette institution ne les laisseront jamais tranquilles, la rancœur, le discrédit, l’humiliation nés de la bravade des autorités de Transition contre eux sont restés au travers de leur gorge. Les tenants de la Transition ont « versé leur sauce », comme on dirait chez nous, dans des affaires compromettantes impliquant le fils de Le Drian et avec le retrait du Mali du G5 et celui des forces barkanes du territoire. Il n’en fallait pas tant pour que notre pays devienne celui qu’il fallait consensuellement détester dans la famille CEDEAO. Or, en ces temps de vaches maigres où le monde bascule vers une nouvelle ère de domination, les occidentaux et leurs affidés aux abois ne lésineront sur aucun moyen pour frapper quiconque se mettra contre leurs intérêts.

La tâche n’est donc pas facile et ne le sera pas tant que la Transition continuera sur sa lancée de rendre au peuple malien sa dignité et son rayonnement d’antan. Car, c’est une France et une CEDEAO humiliées qui chercheront à se venger à tout prix. La solution est simple : se mettre au travail et  répondre aux aspirations populaires et éviter de tomber dans les pièges tendus par ces présidents-marionnettes de la CEDEAO dans des pourparlers qui ne donneront rien et qu’ils poursuivront tant que leurs desseins ne sont pas assouvis. Le communiqué du Président Assimi sur la date de la Transition diffusé hier a mis court à cette velléité des dirigeants de la CEDEAO d’embrigader encore une fois notre pays. Une victoire, certes, mais une victoire qui doit donner à réfléchir aux autorités de Transition sur une meilleure appropriation des aspirations légitimes du peuple. Ce peuple qui les soutiendra tant qu’elles défendront ses causes.

Un célèbre penseur disait : « si tu donnes ton âme au diable, ne t’étonnes pas de te réveiller en enfer ». Heureusement que nos autorités de Transition ont enfin compris qu’il était temps de mettre fin à cette duperie de négociations et qu’il fallait cette prise de position courageuse pour clarifier une bonne fois pout toute nos rapports avec la CEDEAO. Désormais, que les émissaires de cette institution aux ordres de Paris ne viennent plus nous encombrer avec une quelconque sortie de crise en dehors de ce chronogramme officiel du gouvernement malien sur la durée de la Transition.

Mohamed SACKO

Journaliste

Source : Info-Matin

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