La junte malienne interpelle 49 « mercenaires » ivoiriens au risque de relancer une crise régionale

Selon l’ONU, ces soldats étaient venus appuyer la mission des Nations unies au Mali, soumise à des restrictions croissantes de la part de Bamako.

Avec son treillis un peu lâche, le colonel Abdoulaye Maïga ne rentre pas vraiment dans la norme des présentateurs de journal télévisé. Ses apparitions sont cependant devenues un gage d’audience pour la télévision nationale malienne, comme lorsqu’il avait invité en février la France à retirer « sans délai » ses soldats de l’opération « Barkhane ». Le porte-parole de la junte au pouvoir à Bamako n’a pas failli à sa réputation, lundi 11 juillet, en annonçant que 49 militaires ivoiriens interpellés la veille à l’aéroport de Bamako étaient considérés comme « des mercenaires » et que ceux-ci avaient été « mis à la disposition des autorités judiciaires compétentes ».

Equipés de « leurs armements » et de « munitions de guerre » mais ayant dissimulé leur réelle profession en se faisant passer sur leur passeport pour des « étudiants, chauffeurs, maçons, mécaniciens, vendeuses… », ces militaires, majoritairement issus des forces spéciales ivoiriennes, seraient entrés « illégalement » sur le territoire malien à bord de deux vols distincts, « sans ordre de mission ni autorisation », avec « le dessein funeste (…) manifestement de briser la dynamique de la refondation et de la sécurisation du Mali, ainsi que du retour à l’ordre constitutionnel », selon la description des événements.

Les soldats ivoiriens auraient donné quatre motifs différents à leur venue, dont une « mission confidentielle » que le porte-parole du gouvernement n’a pas pris soin de préciser. Contactés par leurs homologues, les responsables militaires ivoiriens auraient affirmé « qu’ils ignoraient tout » de la présence de ces soldats. Pour se ménager une porte de sortie et peut-être éviter la crise diplomatique, le communiqué du gouvernement malien de transition, lu par l’officier, se clôt par un appel à « la coopération avec la République sœur de Côte d’Ivoire, afin que toute la lumière soit faite sur cette affaire ».

« C’est loufoque ! »

Hormis cette précaution, cette déclaration peut paraître aussi brutale qu’impromptue, huit jours seulement après que les voisins du Mali ont levé le blocus commercial et financier qu’ils lui avaient imposé en janvier. L’heure semblait à la décrispation et lundi soir, à Abidjan, une source officielle en perdait ses mots : « C’est loufoque ! Pourquoi tenterait-on un coup de force alors que l’on vient de lever des sanctions ? Ces soldats sont là dans le cadre d’un accord, notamment pour sécuriser la base du contingent allemand de la Minusma [mission des Nations unies pour la stabilisation au Mali]. »

Les accusations maliennes peuvent en effet paraître d’autant plus surprenantes que quelques heures plus tôt le porte-parole de la mission onusienne avait semblé éteindre la polémique. « Ces soldats sont déployés depuis plusieurs années au Mali dans le cadre d’un appui logistique pour le compte de l’un de nos contingents. D’après nos informations, leur relève du 10 juillet aurait été préalablement communiquée aux autorités nationales », expliquait Olivier Salgado dans une série de tweets, précisant que ce recours aux « éléments nationaux de soutien » (NSE) est « une pratique communément appliquée dans les missions de maintien de la paix ».

Dans le même temps, une note, datée du 5 juillet et attribuée au ministère ivoirien de la défense, apparaissait sur les réseaux sociaux. Celle-ci indique que « le 8e détachement NSE » conduit par « le lieutenant Kouassi Adam Sanni des Forces spéciales, effectuera le relève du 7e détachement le 10 juillet à Bamako ».

Stratégie de blocage

Dès lors, s’il ne s’agit que d’une rotation de routine et que ces militaires n’avaient pas « le dessein funeste » que leur prête le gouvernement malien, ce nouvel épisode de tension ne peut être compris que dans la stratégie de blocage, désormais imposée par Bamako à la Minusma. Après avoir poussé les forces françaises à précipiter leur sortie, les autorités maliennes ont multiplié les entraves au travail d’une mission de l’ONU affaiblie par ce départ.

En représailles aux sanctions de la région, près de 2 500 casques bleus venus d’Afrique de l’Ouest étaient encore, en juin, dans l’impossibilité d’être relevés. Certains depuis plus d’un an. Les vols et les déplacements au sol des Nations unies sont soumis à des restrictions croissantes. Les soldats ivoiriens interpellés devaient notamment être détachés auprès de la société Sahel Aviation Service, un sous-traitant de l’ONU, que le pouvoir a invité « à confier dorénavant sa sécurité » à l’armée malienne.

Lors du renouvellement du mandat de la Minusma fin juin, le Mali avait fait savoir qu’il entendait soumettre les mouvements de la Mission et ses enquêtes relatives aux droits de l’homme à son autorisation. Bamako venait pourtant de connaître une petite victoire en obtenant que dans la résolution, aucune condamnation directe ne soit faite de Wagner, cette société de sécurité privée proche du Kremlin, dont les mercenaires opèrent avec les soldats maliens depuis janvier.

Par Cyril Bensimon

Source : Le Monde

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