Toumani Sangaré : « C’est difficile de faire des films au Mali, en réussir un est un miracle ! »

Le réalisateur de la fresque historico-mystique Nogochi se confie sur les conséquences de la crise du Covid-19 sur le cinéma et parle de son film.

La crise du Covid-19 a stoppé les productions cinématographiques dans le monde. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Aujourd’hui, des spécialistes sont en train d’imaginer la suite de nos activités dans les grosses productions étrangères, dans des studios uniquement, avec des équipes réduites et des conditions un peu spéciales. Voilà à quoi risquent de ressembler à l’avenir les productions.

En ce qui concerne les tournages, nous travaillons avec des équipes réduites et en intérieur. Cinq à six personnes maximum, en respectant la distanciation physique pour éviter la propagation. Nous faisons en sorte de nous plier aux règlementations en vigueur. Il est vrai que le système n’est pas forcement adapté aux productions audiovisuelles parce le maquillage est nécessaire, ce qui demande un contact physique. C’est pour cela que les projets de fictions sont mis à mal en ce moment, faute de tournages extérieurs. Tout ce qui se veut un peu plus qualitatif, les projets ambitieux, n’est pas envisageable en ce moment. C’est très difficile économiquement, nous sommes des artisans. Nous sommes rémunérés à travers nos projets et actuellement il est très difficile de joindre les deux bouts.

Comment envisagez-vous le cinéma après cette crise ?

Le cinéma va naturellement reprendre son cours après cette crise, parce que le confinement a créé la nécessité chez les gens d’occuper leurs temps à regarder des contenus audiovisuels. Mis à part les salles de cinéma, qui seront très impactées, le reste reprendra son cours. Je pense aussi que les auteurs et réalisateurs auront beaucoup à raconter sur cette crise, sur la société, sur le monde en général. Plusieurs histoires et scénarios sortiront du confinement qu’a créé le coronavirus.

Une nouvelle génération de cinéastes a émergé au Mali, insufflant un vent nouveau. Qu’en pensez-vous ?

Pour moi, la nouvelle génération qui émerge au Mali est une fierté. C’était aussi une nécessité. J’étais convaincu qu’il y avait d’une certaine manière des barrières psychologiques dans la tête des jeunes cinéastes, qui projetaient le cinéma et la création du visuel avec d’énormes budgets, quelque chose qui était inatteignable dans une société africaine comme le Mali. Il est vrai que ces dernières années on a su prouver qu’on pouvait produire avec des petits budgets et montrer les réalités économiques et sociétales du pays. On a vu beaucoup de séries et de longs métrages émerger et être projetés dans notre merveilleuse salle du cinéma Babemba. Cela est à féliciter. N’importe quelle initiative doit être soutenue.

On ne peut pas se positionner aujourd’hui de manière critique, on doit juste se soutenir. Le milieu du cinéma est tellement difficile qu’on doit se serrer les coudes. Même si l’œuvre ne nous parle pas, je pense qu’en tant que professionnels on doit soutenir et non critiquer, fustiger, les créations maliennes. Parce que c’est difficile de faire un film au Mali. Ici, rien qu’en réussir un est un miracle! Donc, personnellement, je soutiens tous les jeunes cinéastes maliens.

Votre film Nogochi a été diffusé fin 2019 au Mali. Quel bilan en tirez-vous ?

Concernant Nogochi, le bilan aujourd’hui est d’abord de prendre conscience de ce qu’on a pu accomplir, se dire que les choses sont possibles. Il est vrai que par rapport à l’évolution, à la nouvelle génération, Nogochi a eu la chance de passer par là, de débrider les esprits, de faire savoir ce qui était possible ou pas. Pouvoir créer un grand film au Mali, faire de grandes réalisations, même si on avait peu de moyens.

Le côté négatif est que malheureusement Nogochi, à l’international, n’a pas reçu l’accueil souhaité ni eu la chance d’être mis en lumière comme il se devait pour trouver son public. Sinon, au Mali, les projections se sont très bien passées. On est contents du résultat. À l’international, je pense que Nogochi est un film qui casse un peu les règles, les codes habituels, qui est très transgressif. Donc, d’une certaine manière, ça a pu freiner les gens. Je pense qu’avec le temps les mentalités évolueront et que dans l’avenir on regardera peut-être Nogochi différemment. Peut-être qu’il aura enfin le succès qu’on aurait voulu. Ceux qui organisent les festivals, de mon point de vue, continuent à privilégier un certain style venant d’Afrique. C’est un peu regrettable, on ne laisse pas encore leur chance aux films différents. Mais Nogochi reste une expérience très positive pour moi, une fierté. Je le referai exactement pareil s’il fallait le refaire.

Une suite est-elle à  prévoir ?

Une suite possible pour Nogochi, pour le moment, n’est pas envisagée. Mais on ne sait jamais. Tout est possible. Il y a des films qui ont connu des suites plusieurs années après leur sortie, mais pour le moment ce n’est pas prévu.

Propos recueillis par Aminata Keita

Source: journaldumali

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