Migrants: «La Libye, instable, ne devrait pas être un pays de débarquement»

Migrants

Une vidéo de CNN d’une vente aux enchères de 12 migrants – des Nigérians – en Libye, diffusée début novembre 2017, avait eu un énorme impact médiatique. Et avait suscité des réactions de très forte indignation de l’Union africaine, des Nations unies, de la France… Dans la foulée de cette vidéo, le 5e sommet Europe-Afrique fin novembre 2017 débouchait sur une série de mesures d’urgence pour mettre un terme à l’esclavage en Libye, notamment la création d’une task force, associant police et renseignement. Cinq mois après, les réseaux de trafiquants ont-ils été démantelés ? Côté rapatriement, à la date de janvier 2018, plus de 10.000 personnes ont regagné leurs pays selon l’UA. Analyse de Najia Bounaïm, directrice adjointe du bureau Moyen orient et Afrique du nord d’Amnesty international.

 

 

Najia Bounaïm, directrice adjointe du bureau Moyen Orient et Afrique du nord d’Amnesty international (capture d’écran).
twitter.com/najbounaim

Rfi: Cinq mois après la création d’une task force, c’est-à-dire d’une force d’intervention Union africaine / Union européenne, diriez-vous qu’il y a eu des démantèlements de réseaux de trafics d’êtres humains ?

Najia Bounaim: A notre connaissance, des démantèlements, non. Nous n’en avons pas vu. Ce que l’on sait c’est qu’il y a eu une annonce pour lancer les investigations sur les réseaux de trafiquants et qu’il y a eu des mandats d’arrêt par le procureur général envers une centaine de trafiquants.

Le procureur général libyen ?

Exactement.

Diriez-vous que la Libye, après ces fameuses images de CNN, est un marché d’esclaves, c’est-à-dire de vente et d’achat d’êtres humains ? Je ne parle pas là de travail forcé ni de viols mais bien de vente et d’achat d’êtres humains.

On travaille sur la question, depuis plusieurs années. On n’a pas documenté l’existence d’un marché en tant que tel où des migrants y sont exposés pour la vente et l’achat.

Des marchés de grande ampleur, disons ?

Exactement.

Pourtant, ces images ont fait le buzz. Emmanuel Macron a parlé de crime contre l’humanité, Guterres s’est dit horrifié… même réaction de l’Union africaine. A ce moment-là, avez-vous cru en leur sincérité ? Je veux dire, découvraient-ils la situation en Libye, que des hommes – certains – se sont fait acheter, se sont fait vendre, que des femmes se font violer, que le travail forcé existe, etc… ?

Tout cela a été documenté et porté à leur attention, depuis des années et cela, même avant 2013. Donc, parler de surprise, ce n’est pas le mot à utiliser dans cette situation. Peut-être que, quand on parle d’esclavage etc… du coup, c’est très choquant mais ils savaient exactement tous les abus et les violations de droits humains qui étaient commis à l’encontre des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile en Libye.

Donc, ils savaient. Le Rwanda avait promis d’accueillir 30 000 migrants. Combien sont-ils arrivés à Kigali à ce jour, selon vous ?

Effectivement, nous avons bien entendu la déclaration mais nous n’avons pas d’informations concrètes sur le nombre de personnes qui ont été rapatriées ou accueillies par le Rwanda. Il n’y a pas eu de communication sur le nombre de personnes qui ont été reçues par le pays.

En clair, si cela s’était fait, on le saurait ?

Oui, ou bien alors on communiquerait autour parce qu’il y a une pression sur ces pays, sur l’Union africaine et sur tous les Etats qui sont impliqués pour qu’ils donnent des résultats, suite à la publication de la vidéo de la scène.

En Libye, il y aurait au moins 700 000 Africains de trente nationalités. Deux tiers d’entre eux étaient dans le pays, avant 2011 et donc avant la chute de Kadhafi. Le reste – 200 000 environ – sont dits clandestins ou encore des illégaux. Les Libyens, qu’ils soient de l’ouest ou de l’est, ne font pas le tri parmi les migrants ?

Non, il n’y a pas de volonté politique et du coup, il n’y a pas un moyen de faire le tri – si on peut parler de tri – entre les migrants économiques et les migrants qui ont besoin de protection. Il n’y a donc pas de système qui est mis en place pour pouvoir faire cette détermination.

Dans sa lutte contre le trafic humain, l’Union européenne a lancé des opérations – Triton, Sophia –  de contrôle aux frontières. L’effet pervers, c’est justement de jeter les Subsahariens dans les bras des trafiquants. Est-ce votre analyse ?

Le pays est majoritairement contrôlé par les milices qui sont, soit affiliées à des gouvernements internationalement reconnus ou reconnus par les Nations unies, ou bien qui opèrent avec d’autres factions. Donc du coup, avoir des accords avec un pays qui est dans un état chaotique où les milices et les groupes armés font la loi, je ne pense pas que ce serait un moyen éthique et efficace, d’ailleurs, de lutter contre la migration.

Ce à quoi nous avons également assisté c’est à une augmentation des fonds qui sont versés à la Libye, à des formations des garde-côtes et à une sorte de délégation des opérations de sauvetage, dans la Méditerranée, à ces garde-côtes. Or, la Libye n’est pas un pays stable et elle ne devrait pas être un pays de désembarquement. Ce n’est pas dans les conventions internationales. On ne devrait pas retourner des personnes dans un pays où elles pourraient risquer d’être tuées, torturées ou maltraitées. Par conséquent, le fait de déléguer ces tâches aux autorités libyennes est contre les traités internationaux en la matière.

Quand vous parlez  de délégation,  est-ce l’Union européenne qui se décharge de certaines opérations ? C’est un laisser-faire ?

Exactement.

Quand l’Union européenne ferme une porte, les migrants, de toute évidence, en ouvrent d’autres ?

Le partenariat de l’Union européenne avec la Libye n’a jamais arrêté le flux des migrants et, malheureusement, il y a eu plus de 10 000 personnes qui ont laissé leur vie en essayant de traverser de l’autre côté de la Méditerranée.

Source: rfi

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