Mali : Le Chérif de Nioro, le grand chef ?

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Influent guide religieux et leader spirituel, le Chérif de Nioro a vu depuis plusieurs années son influence grandir auprès des élites politiques. Dans un pays où les religieux jouent un rôle important dans la prise de décisions relevant de presque tous les secteurs, Bouyé Haïdara, depuis son fief à quelques centaines de kilomètres de la capitale, incarne un réel pouvoir et une légitimité incontestés, qui, sans être institutionnalisés, semblent être reconnus même par le pouvoir central de Bamako.

La visite, le 17 juin 2020, du Premier ministre Boubou Cissé à Nioro du Sahel, chez le Chérif Bouyé Haïdara, à 48h du grand rassemblement à l’appel du M5-RFP, ne pouvait que susciter des interrogations. S’agissait-il de négocier auprès de lui l’annulation de la manifestation ? Rien n’a filtré de la rencontre entre les deux hommes. Du moins, pas officiellement.

Reconduit une semaine plutôt dans ses fonctions, et dans le contexte brûlant des contestations auxquelles fait face le régime, le Premier ministre, en accord avec le Président de la République, a semblé recourir au Chérif de Nioro pour tenter d’arrêter l’hémorragie. En vain visiblement, puisque le rassemblement a bien eu lieu et que la tension n’a toujours pas baissé, malgré quelques signaux forts envoyés par le Président de la République pour décrisper la situation.

Le Chérif Haidara n’aurait pas jugé avisé d’annuler la manifestation du M5-RFP, qu’il soutiendrait personnellement, à en croire les paroles de l’Imam Mahmoud Dicko. Ce n’était pas la première fois que le pouvoir central de Bamako, en difficulté, tentait de s’appuyer sur le Chérif de Nioro pour se remettre en selle ou désamorcer les tensions sociopolitiques.

La résidence du Chérif à Nioro a toujours vu défiler les hommes politiques, tenants du pouvoir comme y aspirant. Le Président IBK s’y est rendu plusieurs fois, lui d’ailleurs dont le soutien de poids du Chérif a favorisé l’élection en 2013. Il en est de même pour certains ministres et hauts dignitaires du régime.

Au-delà de sa dimension de guide religieux et de leader spirituel, le Chérif de Nioro jouit d’une importante influence sur la sphère politique malienne, avec une autonomie historique, économique et sociale qu’il a héritée de son père, Cheick Hamallah, fondateur du Hamallisme, une branche de la  Tarîqa Tijaniyya, une confrérie soufie.

Une influence incontestable

L’influence du Chérif de Nioro, il la tient d’abord de ce père qui a été une haute figure de la résistance anticoloniale et dont la confrérie, principalement incarnée par cette résistance, cultive son indépendance. Elle revêt en plus une symbolique locale, du fait que ses tenants soient considérés comme des personnes de Dieu, dans la pure tradition du soufisme et du personnage du guide spirituel.

« Cela joue beaucoup et c’est un élément extrêmement important dans la politique du Chérif de Nioro au niveau de ses rapports à l’État malien. En gros, il y a toujours eu une sorte d’accord tacite entre le pouvoir et le Chérif, qui consiste à ne pas trop gêner ses affaires économiques. En échange, il maintient la paix sociale dans son secteur », explique Gilles Holder, anthropologue, co Directeur du laboratoire Macoter de Bamako.

« C’est un rouage important du fonctionnement de l’État malien, qui, vu le nombre restreint de ses fonctionnaires ne peut pas gérer le pays. Donc il se repose toujours sur des personnes ressources. Et le Chérif de Nioro en est une », ajoute-t-il, rappelant  que ce dernier est un homme d’affaires issue d’une famille qui monopolise à la fois les secteurs religieux, économique et politique.

Un autre atout majeur du Chérif de Nioro est la personnalité qu’il s’est forgé, l’image d’un roi dans son royaume, qui n’accourt pas vers le palais présidentiel quand il y a des problèmes, mais reste chez lui et se fait plutôt solliciter par les tenants du pouvoir, qui font le déplacement vers son fief.

« Qui a besoin du Pape se rend à Rome. Tous les présidents se sont rendus à Nioro. Le Chérif ne court pas derrière les présidents ou les  ministres. Il dit ses quatre vérités à n’importe qui, n’importe où et n’importe quand. C’est cela sa force », souligne Mohamed Kimbiri, Président du Collectif des associations musulmanes du Mali, mettant également en avant son altruisme.

« Ce qu’il fait pour la population de Nioro est considérable. Le fait par exemple que les denrées de première nécessité y coûtent moins cher qu’à Bamako concourt à rehausser sa personnalité ».

Le virage politique

« Je me suis engagé en politique suite à une décision qui me semblait anormale pour notre religion, le Code de la famille qu’ATT et ses députés ont voulu nous imposer pour faire plaisir à l’Occident », disait le Chérif Bouyé Haidara le 12 avril 2019 dans une sortie transcrite par son porte-parole.

Cette tentative de révision du Code des personnes et de la famille, dont les contestations des associations musulmanes, menées par le Haut Conseil Islamique du Mali (HCIM), alors dirigé par l’Imam Mahmoud Dicko, a été, pour nombre d’observateurs, la concrétisation des premiers pas du Chérif de Nioro dans l’arène politique.

Bien avant, le Chérif de Nioro était seulement un leader spirituel, qui se consacrait essentiellement à son commerce. S’il était déjà proche du général Moussa Traoré, « ce n’était pas pour des raisons politiques », affirme l’un de ses proches disciples.

Il a ensuite pris plus d’épaisseur, avec les évènements de 2012, où il a été parmi les médiateurs auprès de la junte militaire qui s’était accaparée du pouvoir, contribuant en partie, selon ses ouailles au bon déroulement de la transition, avant d’appeler clairement à voter pour le candidat IBK en 2013, lors de l’élection présidentielle.

Après des différends avec ce dernier, le Chérif de Nioro a alors a maintes reprises, lors de ses sorties après les prières du vendredi, fustigé la gouvernance du Président IBK, allant même jusqu’à jurer « au nom de tous ceux qui me sont chers que si je dois vivre aujourd’hui, une semaine, un mois, une année, je ferais tomber IBK avant la fin de son régime ».

Son soutien à l’Imam Mahmoud Dicko et à toutes ses actions de contestation et de dénonciation de la gouvernance du régime s’inscrivent dans ce sens. Après avoir obtenu en 2019 la tête du Premier ministre Soumeylou Boubeye Maiga, c’est le chef de l’État IBK lui-même qui est aujourd’hui dans le viseur.

Profonde relation avec Dicko

La  relation entre Mahmoud Dicko et le Chérif de Nioro, qui perturbe la quiétude de Koulouba, trouve ses racines dans le combat mené et remporté ensemble contre la révision du Code des personnes et de la famille, en 2009.

« J’ai noté cette relation principalement à ce moment. J’étais l’un des rédacteurs, du côté du Haut conseil islamique. J’avais, le jour de la première séance solennelle avec le Président Dioncounda Traoré, noté la présence un peu incongrue d’une personne qui semblait venir de Nioro et qu’on m’a dit être le représentant du Chérif », raconte Dr. Hamidou Magassa, anthropologue, ancien Conseiller spécial de l’Imam Dicko pour ses relations avec l’État et les partenaires.

À l’en croire, par la suite, à chaque fois que le Chérif de Nioro venait à Bamako, l’Imam Dicko lui rendait visite. Le Chérif aurait, dans la foulée, remis 50 millions aux membres de la délégation du Haut conseil pour les appuyer dans la préparation des travaux, un appui financier non négligeable.

« C’est là que j’ai situé personnellement qu’il y avait un lien fort qui se construisait entre ces deux personnes », confie M. Magassa. 

Après le poids révélé du HCIM, à travers la personne de Mahmoud Dicko, sur la scène politique, se sont réveillées un peu les rivalités dans le milieu musulman, ce qui s’est concrétisé par la création en parallèle du Groupement des leaders religieux, dirigé par Chérif Ousmane Madani Haidara.

Ce groupement, selon Dr. Magassa, estimait que le Chérif de Nioro ne devait pas avoir de relations avec l’Imam Dicko et avait plusieurs fois entrepris des démarches auprès de ce dernier pour les stopper, mais en vain.

« Vous êtes de la même Tarîqa que moi, mais ceux qui ont livré mon père aux Français étaient aussi de cette Tarîqa, donc ne venez pas me dire cela », avait rétorqué le Chérif à ceux qui s’opposaient à sa relation avec l’imam Dicko. Un épisode qui, selon l’anthropologue, a renforcé considérablement le lien entre le Chérif de Nioro et l’Imam de Badalabougou.

Commandant de l’ombre ?

L’historicité du Chérif de Nioro et l’aura héritée de son père font de lui un guide religieux et un leader spirituel très respecté. Mais pas que. En politique, Bouyé Haidara pèse également beaucoup. Même s’il ne franchira vraisemblablement jamais la ligne pour concourir à des postes politiques républicains, sa voix compte extrêmement dans la conquête du pouvoir.

« Aujourd’hui, le pouvoir politique est obligé d’aller dans une stratégie de démagogie religieuse. Ce qu’on va chercher chez le Chérif, c’est du régionalisme, d’une part, et d’autre part de la légitimité quand on en fait part dans les médias », relève Gilles Holder.

Pour Dr. Hamidou Magassa, le Chérif de Nioro sait qu’il est une référence pour les hommes politiques et il gère cela, tout en infiltrant d’une manière ou d’une autre l’État, en plus de l’autonomie à la fois historique et économique qu’il possède.

« Que les hommes politiques défilent chez lui est devenu normal, parce que, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, on ne peut pas s’installer au pouvoir au Mali si on ne fait pas un petit tour à Nioro », glisse-t-il.

Germain KENOUVI

Journal du Mali

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