Djihadistes libérés par le Mali, la grande inconnue

Ils sont plus de 200 djihadistes à avoir été libérés par la junte malienne en contrepartie de la vie de quatre otages, dont le leader de l’opposition Soumaïla Cissé et la Franco-Suisse Sophie Pétronin. La négociation ne concerne que le chef touareg Iyad Ag Ghali. Elle a dû être facilitée par l’imam Dicko, influent auprès de la junte.

Dans trois lieux, au moins, la libération de quatre otages au Mali, jeudi 8 octobre, a été fêtée : sur le tarmac de la base aérienne de Villacoublay, près de Paris, où la famille de Sophie Pétronin était venue l’attendre le lendemain ; à Bamako, autour de la résidence de Soumaïla Cissé, le leader de l’opposition malienne libéré ; et quelque part dans le désert, près de la frontière avec l’Algérie, là où le chef touareg Iyad Ag Ghali donnait un banquet pour fêter les djihadistes que la junte au pouvoir au Mali avait laissé repartir.

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Du côté de Soumaïla Cissé, « le jour de sa libération, nous avons reçu des amis jusqu’à cinq heures du matin », précise son épouse jointe par La Croix« Mon mari va bien. Il a tenu à se recueillir d’abord sur la tombe de son garde du corps tué au cours de son enlèvement il y a six mois. Puis, il est allé présenter ses condoléances aux familles des membres de son parti morts du coronavirus, pendant sa captivité. »

« Tout Bamako se souvient des attentats de la Terrasse ou du Radisson »

Mais c’est bien l’image du « banquet », disponible sur les réseaux sociaux, qui a le plus ému Aimé, un Malien chrétien de Bamako : « Iyad Ag Ghali montrait sa force avec ce couscous et ces raisins qui donnaient envie. Il narguait l’État du Mali en régalant tous ces ex-prisonniers impliqués dans des attentats, comme ceux du Radisson Blu ou de La Terrasse, dont tout Bamako se souvient. Ce sont des individus très dangereux. »

Plus de 200 prisonniers ont été libérés par la junte, et conduits en avion vers le nord du pays. Aucun décompte exact, aucune liste précise ne sont disponibles les concernant. On s’en remet aux photos du banquet. Sur l’une d’entre elles, Aliou Mahamane Touré. L’ancien chef de la police islamique du Mujao, à Gao, « avait été arrêté en 2013, jugé en 2017, libéré deux ans plus tard, avant d’être remis par les militaires français de l’opération Barkhane à nouveau aux autorités maliennes », indique Drissa Traoré, de l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH).

Les autres libérations n’ont pu être confirmées et restent entourées de mystère. Depuis celle des otages, Drissa Traoré s’emploie à faire le compte des libérations décidées par la junte. « Il y a un an, ils étaient 200 djihadistes détenus dans la prison centrale de Bamako. L’an dernier, onze ont été jugés, cette année quatre, dont deux par contumace », rappelle-t-il.

« L’important était la libération de Soumaïla Cissé »

Le scénario du dénouement, près d’une semaine après, paraît relativement clair à Serge Michailof, auteur de Africanistan (1). « C’est Iyad Ag Ghaly, un chef touareg affilié à Al-Qaida, qui a négocié avec la junte malienne. Il est assez proche des services de sécurité algériens et a fait un long séjour en Arabie saoudite. L’important était la libération de Soumaïla Cissé. Sophie Pétronin était accessoire dans la négociation », dit-il.

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Le chef peul Amadou Koufa, rattaché également à Al-Qaida, actif dans le centre et le sud du pays, n’est pas concerné par l’accord, selon Serge Michailof, et n’a pas vu ses partisans libérés. Quant aux forces se réclamant de Daech, elles n’entendent pas négocier et sont actives dans la région des trois frontières (Mali, Niger et Burkina Faso) où « il semble qu’actuellement les militaires français de Barkhane concentrent leurs efforts pour les neutraliser », ajoute-t-il.

« Double langage, double visage »

La junte au pouvoir à Bamako a fait le pari de la négociation avec Iyad Ag Ghaly, le seul prêt à entendre les militaires maliens, même s’il avait dit qu’il ne transigerait qu’à « la fin de l’occupation raciste et arrogante des croisés français ». Les militaires maliens ont dû se faire aider pour ce dialogue par l’iman Mahmoud Dicko, qui peut compter sur trois ministres dans le gouvernement.

« Subtil et habile, ce n’est pas un extrémiste, même si c’est lui qui a torpillé le code de la famille il y a quelques années », résume Serge Michailof. Depuis Bamako, Aimé est moins optimiste : « Ces leaders musulmans ont un double langage, un double visage. Ils sont mus aussi par leurs intérêts financiers, et il y en a peut-être dans ces libérations. Leur but sera toujours que leur religion soit vraiment appliquée au Mali. »

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Le sort des otages

Avec Sophie Pétronin et Soumaïla Cissé ont été libérés le père Pier Luigi Maccalli, enlevé en 2018, et Nicola Chiacchio, enlevé en février 2019.

Sophie Pétronin a indiqué que durant sa détention, Béatrice Stöckli, missionnaire originaire de Bâle, était morte. Elle travaillait à Tombouctou et avait été enlevée il y a quatre ans.

Une religieuse colombienne Gloria Cecilia Argoti, vue sur une vidéo en compagnie de Sophie Pétronin, serait encore en vie. Elle a été emmenée de force le 7 février 2017 par des hommes armés qui avaient pénétré dans l’enceinte de sa congrégation de Karangasso.

Source: la-croix.com

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